« C’est tendu », « c’est fou tout ce qui se passe en moment », « ça commence à devenir vraiment flippant », « avec tout ce que j’entends, j’ai peur de sortir »..
C’est avec ces appréhensions que la plupart des marocains, jeunes et plus âgés, résidents ou de passage, commentent les évènements récents au Maroc.
Les nouvelles ont commencé avec la censure du désormais célèbre Much Loved de Nabil Ayouch. Les plus curieux se sont rués pour le voir, et beaucoup l’ont défendu au nom des principes de la liberté d’expression, même s’ils ont été –ils l’avouent- choqués par l’indécence poussée de certaines scènes. « Franchement,
même dans les films américains, on ne voit pas des scènes pareilles ». Les films américains, oui, mais lesquels ? Sur quel niveau de comparaison peut-on placer un film-documentaire sur la prostitution et la dernière comédie romantique de Katherine Heigl ?
Enfin.. Il y a ensuite eu la poursuite en justice de J-Lo, l’affaire d’Inezgane, le « supposé » -pour reprendre le terme utilisé- travesti de Fès, les échos de Daech qui se font entendre aux portes du Maroc, etc.
Il y a tous ces évènements qui gênent et nous renvoient à questionner les fondements de notre identité d’habitude si calmement entretenus, même dans leurs contradictions les plus évidentes. Alors on en vient, pour les premières fois, à débattre avec nos oncles et tantes de l’homosexualité.. Entre amis, on essaye de déblayer nos sentiments contradictoires sur le passage de J-Lo sur 2M. Les choses sont –et c’est assez nouveau- imposées à nous de sorte qu’il est impossible de passer à côté et de n’en pas parler. Même les arguments habituels que sont ceux de l’apaisement et de la conciliation ne taisent pas les débats cette fois.
Alors, quoi ? Comment se sentir face à ses discussions qui réunissent et opposent, pour la première fois sur les mêmes tables, des idées qui ont si peu de choses en commun ? Et qui, jusqu’alors, n’avaient tranquillement cohabité que par l’habitude des convenances et des bonnes manières ?
Comment « remettre en question le système et rejeter les trop nombreux conservatismes qui empêchent ce pays d’entrer enfin dans une véritable modernité », sans non plus ébranler les traditions qui nous attachent et nous enracinent ? En posant ces questions, c’est finalement l’idée même de débat, dans l’espace privé comme public, qui fait émergence au Maroc. Le vrai débat, sur les vrais sujets, parce qu’à l’heure où les réseaux sociaux délient les langues et incitent à l’expression, l’heure n’est pas aux faux-semblants.
Ce dialogue, c’est l’ambitieux –et réussi- programme du recueil proposé et publié par Abdellah Taïa. Dans les « lettres à un jeune marocain » qu’il choisit et présente, l’auteur marocain connu pour ses engagements pour les libertés individuelles fait parler tour à tour des personnages différents du spectre de la société marocaine. Des oncles, amis, frères, amants, écrivains ou professeurs prennent la parole pour s’adresser aux leurs, et en leur nom à tous les jeunes lecteurs de ce livre.
Les lettres choisies par Taïa, aussi différentes soient-elles dans leur style comme leur contenu, ont pour point commun d’être positives. Certaines parlent de la valeur du travail, d’autres d’amour ou encore de famille, mais toutes incitent à l’action, à la prise de responsabilité et de participation dans la société qui nous entoure, et plus encore dans les aspects sur lesquels elle nous dérange.
Les questions posées sont majoritairement celle de notre identité face à l’Autre, de notre place au sein d’une société en pleine mutation, de la désillusion que représente l’idée du Départ et surtout de l’action qu’il est nécessaire d’entreprendre. Cette action, les écrivains de l’ouvrage veulent la nourrir d’un espoir qu’ils supplient les jeunes de ne pas abandonner à des statuts Facebook qui nous limitent à l’observation consternée et passive des problèmes qui, il est vrai, agitent notre pays.
Rien ne m’irrite davantage que l’expression « Le Maroc est ainsi ». Nous ne sommes aucunement voués, ma chère enfant, à être un peuple arriéré, pas plus que nous ne sommes voués à nous embourber dans la fange (S. Elaji, p118)
Il ne faut cependant pas concevoir les lettres présentées au sens moralisateur –c’est loin d’en être le but- et il ne s’agit pas d’être d’accord avec toutes les idées présentées. Elles reflètent la différence des gens qui les ont rédigées : une différence qui doit être acceptée et est nécessaire dans toute société qui se veut saine. On ne peut pas tous penser pareil, et c’est tant mieux.
Le but du livre n’est donc pas de donner des leçons, mais de montrer aux jeunes marocains que les questions que l’on se pose sont normales, légitimes, et qu’elles doivent inciter à l’action plutôt qu’à l’abandon.
Les lettres nous rappellent que l’on est tous ensemble à constituer cette société et que l’individualité de nos expériences, aussi singulière soit-elle, ne doit pas nous isoler ou nous contraindre. Elles nous rassurent sur nos différences et nous assurent qu’elles doivent être comprises et traitées comme les composantes et non les vices d’une identité qui est la nôtre – même si elle est plusieure, même si elle est changeante, même si elle est difficile à définir.
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