« Le Job » – Réda Dalil

Il est sûrement un peu tard pour échanger les convenances, vœux et politesses qu’appelle la fin du Ramadan, ou encore faire le point sur à quel point il est, cette année, passé vite ou lentement. 

Il ne peut, en revanche, être trop tard pour revenir sur la disparition d’une des voix nationales qui nous a quitté le mois dernier, et essayer de célébrer ce qu’elle a nous a apporté par la seule façon qui compte : écrire.

Reda Dalil est parti le 19 Mars 2024. Ça a été étrange, de l’apprendre, parce que depuis des années nous avons pris l’habitude de ponctuer chaque évènement par le réflexe d’en lire son analyse à lui. S’enquérir de ce qu’il pense, ce qu’il a à en dire, ce qu’il a à nous en dire. On a pris l’habitude d’écouter Réda Dalil parce qu’il a pris l’habitude de nous parler. A y réfléchir, c’est sûrement aussi parce qu’il avait la faculté de parler non seulement à nous, mais aussi de nous, qu’il part en nous laissant une étrange sensation de familiarité.

De nombreuses personnalités qui le connaissaient, le lisaient, ou écrivaient sous sa Direction se sont déjà exprimé pour rendre hommage à sa rigueur, son professionnalisme, sa gentillesse. A l’Homme et au Directeur de Publication qu’il était, et à ce qu’il laissera dans le cœur de tout un chacun. 

Ici, et puisqu’il faut choisir entre tant de mots laissés, choisissons ceux qu’ont constitué sa littérature.

Le premier roman de Réda Dalil s’intitule « Le Job », et est paru aux classiques édition Le Fennec, qui ont le mérite de faire entendre nombreux de ceux qui ont bien voulu tenter l’exercice ardu de décrire un Maroc qui en contient mille. 

L’image de couverture du roman est un costume repassé et suspendu à un ceintre – attendant son tour pour être (r)enfilé. 

L’histoire est celle de Ghali Habchi, un trentenaire pur-produit de l’éducation supérieure privée qui n’a pu compter que sur son Bachelor et son Job pour gravir les marches épineuses de l’escalier social. Enfant de l’Oulfa, Ghali se retrouve au bout de quelques années de longues journées et de courtes nuits confortablement installé dans un poste « dans la finance ». Étourdi par cette immersion dans une sphère jusque-là inaccessible, Ghali se dévoue corps et âme à la bourgeoisie casablancaise comme s’il lui avait toujours appartenue. 

« Avant, il fallait qu’en rentrant chez moi, j’ai plus un sou. C’était ma définition d’une sortie réussie (..). Flamber le fruit de semaines entières de présentations Powerpoint et et autres tableaux Excel en une nuit, c’est ce qui me galvanisait.»

Mais ça, c’était avant. Entre temps, la crise de 2008 qui a pris naissance dans des contrats immobiliers signés au fin fond de l’Amérique s’est propagée dans le monde entier, a atteint le Maroc, et a atteint Ghali. 

Il l’a perdu – son Job. 

S’ensuivent au fil des pages de longs mois d’attentes, de faux espoirs, d’entretiens avortés et d’appels non reçus. Ce n’est plus tant une simple recherche d’emploi pour Ghali, qu’une véritable soif de reconnaissance de son être, de son droit à exister, consommer, à vivre – et à faire partie de la marche du monde (ou du moins de celle des joggeurs sur la Corniche casablancaise). 

On apprend à ses côtés que tout n’arrive pas toujours pour les bonnes raisons, que de mauvaises choses arrivent à de bonnes personnes, que les aléas de la vie sont plus difficiles à encaisser quand il n’y a pas de filet de sécurité (le cousin de Ghali lui a certes proposé une position de menuisier à l’Oulfa, mais allez rejoindre la marche casablancaise avec ça..). 

« Finalement, basculer vers le côté obscur de la fortune ne tient qu’au passage du temps. La pauvreté tire son essence de consommations de base répétées, la nourriture, les cigarettes, les taxis, les cafés. C’est aussi simple que ça (..). Le néant fait une irruption dramatique dans votre quotidien quand vous établissez ce constat : il ne me reste plus que 500 balles pour vivre ». 

On erre dans Casablanca, dont les facettes sont multiples et contrastées. L’entrée d’un cabinet de conseil prestigieux à 08 :45 du matin est loin des bars des quartiers populaires où viennent se déverser des gouttes de sueurs remplies de rêves inaccomplis et de frustrations accumulées. 

On rencontre surtout des personnalités fascinantes – la grand-mère sacrée et sacrificielle, pleine d’amour et de pudeur au point qu’elle n’ose aborder le sujet du Job que jusqu’à ce que la vie ou la mort soient en jeu. Ali, que la crise emporte avec femme et enfant. Madame Ghozlani, patronne d’un cabinet qui détient la clé du Salut pour Ghali, mais qui ne rappelle pas. Mr. Kadiri, Meriem, et tant d’autres.

« Le Job » de Réda Dalil contient tout un Monde, et c’est le nôtre. Pouvoir le lire sous la plume subtile, critique mais toujours pleine de tendresse de Reda Dalil, c’est passer 250 pages à vivre Casablanca des dizaines de fois, avec des centaines de personnages différents, et sous des milliers de lumières. 

Merci M. Dalil pour les mots, merci pour le partage, et merci de nous avoir faire lire et aujourd’hui, écrire. 

Paix à son âme. 

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