L’Enfant de Sable, Tahar Ben Jelloun

«  Et toi, tu comptes rentrer au Maroc? », « Et après combien de temps ? », « Et tu te vois vivre où ? »

Ces questions sont souvent évoquées comme s’il s’agissait de simples modalités pratiques, logistiques. Pourtant, elles soulèvent des interrogations qui relèvent de bien plus que de la géographie. Se projeter dans l’avenir fait intervenir, pour beaucoup, une complexe grille d’arbitrage entre lesL'enfant de sable petites et grandes concessions qu’impliquent la vie au Maroc, d’un côté, et de l’autre, le sentiment rassurant et naturel d’être chez soi.

Pour certains,  vivre au Maroc d’aujourd’hui s’accompagne de l’effort -considéré légitime- de mettre de côté ses passions pour le cinéma, la photographie, ou autres rêves d’artiste et d’explorateur pour une carrière qui tient plus la route –celle prévue par la famille. Pour d’autres, les conciliations sont de plus grande ampleur et c’est des pans bien plus larges de l’identité qu’il faut abandonner pour ne pas déroger, ne pas choquer.

Cela dépend d’où on vient et où on veut aller, mais la famille, petite ou plus large, le quartier, la ville et le pays en général imposent, d’emblée, des codes qu’il ne faut pas trop troubler puisque garants d’un équilibre sur lequel repose la stabilité générale.

C’est vrai pour ceux qui rentrent et pour ceux qui ne sont jamais partis. Il y a des schèmes généraux qui constituent l’architecture sociétale de notre pays, et parmi les règles à suivre, certaines rigidités oppressent. Vie personnelle, carrière, apparence, habits, langage, sujets, opinions, tout est propice au jugement et à la mesure par rapport aux normes déclamées par chacun des citoyen, prenant à cœur son rôle d’entrepreneur de morale. Un rôle sans légitimité aucune, souvent, mais que des attributs comme l’âge, la religion, ou la cellule familiale, donnent d’office à certains.

Dans ce jeu millimétré, quelles conséquences ont les règles ? Combien de personnes peut-on satisfaire sans risquer de se perdre ? Combien de voix peuvent intervenir dans le récit de nos propres vies sans que celles-ci nous échappent ?

Tahar Ben Jelloun, en 1985, prend la plume pour parler de l’oppression sociale et des conséquences du déni de l’identité la plus intrinsèque. Dans l’Enfant de sable, le monument TBJ raconte la claustrophobie d’un personnage né sans le droit à choisir sa propre personne, puisque c’est son genre même qu’on lui impose.  Né femme, on le veut homme..

Je sais, j’ai un corps de femme. (…) J’ai un comportement d’homme, ou plus exactement, on m’a appris à agir et à penser comme un être naturellement supérieur à la femme. Tout me le permettait : la religion, le texte coranique, la société, la tradition, la famille, le pays… et moi-même…

Dans le Marrakech de la fin du dernier siècle, un foyer « subit » sept naissances féminines,  considérées comme autant de preuves de stérilité pour une mère incapable d’enfanter l’héritier, l’Homme de la maison. Le patriarche décide alors que, peu importe le sexe du futur enfant, il se nommera Ahmed et sera éduqué comme un homme.. Car seul un homme peut laver l’honneur de la famille aux yeux de tous, et rétablir la bénédiction –de qui ?–  sur le foyer.

Pour narrer cette tragédie, TBJ donne la parole à un conteur sur la place de Jamaa El Fnaa, rétablissant la tradition orale propre à notre culture. Cette oralité sur les places publiques s’est toujours voulue éducatrice et édifiante pour ceux qui seraient tentés de s’adonner aux vices inhérents aux héros, à l’image d’un Qaiss perdant la tête à cause de son amour démentiel..

Mais dans l’Enfant de Sable, comment pourrait réagir l’assistance face à la terrible histoire d’un leurre qui n’a d’égal que sa démesure ? Quelle identification est possible avec un secret si lourd ? En réalité, le conteur est dans l’incapacité d’achever son récit -la lune a blanchi ses pages..- et c’est les auditeurs qui, tour à tour, prendront la parole pour projeter sur l’expérience d’Ahmed/Zohra les oppressions singulières dont eux-mêmes ont été les victimes. L’histoire d’Ahmed sert alors de creuset à la voix d’un peuple, exprimant par là même l’étroit ressenti par ceux –nombreux- qui n’ont pas eu le droit d’être eux-mêmes.

Etre femme est une infirmité naturelle dont tout le monde s’accommode. Etre homme est une illusion et une violence que tout justifie et privilégie. Etre tout simplement est un défi.

Ainsi, des rues de Marrakech à Buenos Aires en passant par de vieux villages de pêcheurs,  mêlant récits, lettres, oral, écrit, réel et imaginaire, L’Enfant de Sable est un chef d’œuvre dont la littérature trouble mais apaise. Car si le roman est dur, à l’image de la société qu’il décrit, l’oppression extrême des personnages se révèle, page après page, comme une incitation à l’expression de sa propre identité et surtout, à son assomption totale.

C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’à L’Enfant de Sable, TBJ fait succéder La Nuit sacrée (prix Goncourt 1987): le même récit, cette fois, n’est pas rapporté par des badauds qui parlent d’eux-mêmes, mais par la voix d’Ahmed, lui-même.

Bonne lecture !

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